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Souveraineté alimentaire au Mali - Le libéralisme affaiblit la production locale
(Les Echos 21/11/2007)

L’exploitation familiale met l’humain en position centrale : la famille, cellule de base de la société, et chacune de ses composantes (hommes, femmes, enfants). Le marché est un moyen parmi tant d’autres de faciliter son épanouissement. C’est ce qu’explique l’agronome Mamadou Lamine Coulibaly dans une publication sur le thème, « Tous ensemble pour construire un monde juste ».

« Au Mali, l’agriculture est pratiquée par 630 000 petites exploitations familiales dont la taille moyenne est environ 4,5 ha pour un ménage de 9 à 10 personnes. Environ 40 % des exploitations disposent de moins de 3 ha », souligne Mamadou Lamine Coulibaly dans sa publication.

Les exploitations agricoles, parfois mal rentabilisées parviennent tout juste à nourrir une population en constante progression. Les céréales (mil, sorgho et riz essentiellement) constituent la base de l’alimentation de la population malienne (220,13 kg/an/personne en milieu rural et 154,51 kg/an/personne en milieu urbain). « Malheureusement, les productions varient beaucoup en fonction des précipitations et plusieurs années de sécheresse dans les années 70 et 80 ont rendu les récoltes aléatoires », déplore l’expert.

Bien qu’on assistât à une assise constante de la sécurité alimentaire au Mali depuis quelque temps, force est de constater que pendant la campagne 2002-2003 le déficit céréalier net a été estimé à 4000 tonnes (source : CILSS/Agrhymet, production céréalière révisée, mars 2003). Ce déficit fait suite à une mauvaise pluviométrie. Cette mauvaise pluviométrie a produit les mêmes effets dans tous les pays du CILSS, seuls le Burkina Faso et le Niger sont excédentaires avec respectivement 547 200 tonnes et 389 000 tonnes en céréales sèches (source : Bilan céréalier prévisionnel 2002-2003- CILSS).

Cette situation alimentaire, très variable au Mali, est l’une des conséquences de la non-maîtrise des eaux de surface et de profondeur, étant entendu que les cultures sèches sont tributaires essentiellement des aléas climatiques, aussi de la politique agricole prônée par nos Etats qui consiste à ignorer les producteurs agricoles dans les prises de décision s’il s’agit d’élaborer des programmes de développement en agriculture.

L’agriculture non irriguée prédomine, représentant 90 % des 3 millions d’hectares cultivés chaque année. Les principales cultures à savoir le mil, le sorgho et le maïs sont principalement destinées à l’autoconsommation. Les autres cultures non irriguées sont principalement le coton qui procure jusqu’à 18 % des recettes d’exportation. Les cultures irriguées qui couvrent environ 160 000 hectares sur un potentiel de 500 000 hectares comprennent la canne à sucre, les légumes, les fruits (banane essentiellement), le blé et surtout le riz.

La filière riz au Mali est l’une des plus compétitives d’Afrique avec de faibles coûts en ressources internes. En 1999, elle contribuait à hauteur de 44 milliards de F CFA au PIB du pays (5 % du PIB), juste après l’élevage et le coton. Une donne qui a certainement évolué en sa faveur parce que le coton ne cesse de dégringoler sur le marché mondial avec une perte de leadership du Mali en Afrique subsaharienne en termes de production.

La filière malienne dispose d’avantages comparatifs et affiche de sérieuses perspectives d’entrée de devises d’exportation pour le pays dans les prochaines années. Selon M. Coulibaly, « au Mali, un habitant consomme en moyenne 43 kg de riz par an. Le prix du riz local oriente le prix sur le marché national et le consommateur malien a une préférence certaine pour le riz local ». Cela améliore logiquement la rémunération des efforts du producteur.

Aussi, la culture du riz crée des emplois et des revenus considérables. Sans compter que la riziculture est un important outil de fixation des populations en zone rurale. En 2004, les prévisions faisaient état de 3,39 millions de tonnes de céréales, soit une augmentation de 32 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années. La production du riz atteindrait 967 000 tonnes.

En plus des conditions climatiques favorables, la progression de ce sous-secteur vient de la rationalisation récente de la filière riz basée sur le développement des aménagements hydro-agricoles, l’amélioration des techniques culturales, les progrès concernant la transformation du paddy et la libéralisation du marché céréalier.

Des difficultés majeures

Cette réussite est aussi à mettre au crédit de nombreux acteurs et à la conjonction de plusieurs facteurs, mais ce succès est avant tout celui d’une agriculture familiale qui a su répondre efficacement aux améliorations de l’environnement institutionnel et économique adoptant des modes de mise en valeur du domaine aménagé intensif, compétitif et en développant des systèmes de production performants basés sur une riziculture intensive en travail avec un recours important à la traction animale.

La consommation apparente annuelle par tête monte à 252 kg, soit 23 % supérieure à la norme retenue pour la consommation. La production nationale en céréales en 2003/04 dépasse les besoins de la population. N’empêche que les difficultés réelles perdurent dans le sous-secteur de la riziculture. Ainsi, au niveau de la production, elles ont comme noms accès à la terre, aux intrants, aux équipements et aux instances où les décisions sont prises constituent les principaux goulots d’étranglement pour les pauvres selon les types de cultures.

Par rapport à l’accès de la terre, les pauvres n’ont pas de problèmes spécifiques dans l’agriculture pluviale (en zone sèche). Par contre, au niveau de l’agriculture irriguée (Office du Niger, périmètres rizicoles de Mopti et de Ségou) pour accéder à la terre, il faut disposer d’un capital productif minimum (deux bœufs de labour, une charrue et une herse). Ce qui exclut un grand nombre de pauvres. En effet, pour réunir ce capital productif, le paysan peut recourir au crédit agricole, mais, il faut qu’il ait une capacité de remboursement. Ce qui est rarement le cas pour le pauvre qui se voit ainsi privé des intrants et matériels agricoles. Sans compter l’incontournable équation de la redevance eau qu’il doit résoudre une fois les autres problèmes surmontés.

La perte de la diversité génétique des plantes locales consécutive aux années de sécheresse et surtout à l’introduction de nouvelles variétés de semences dites hâtives et peu productives sont aussi des difficultés non négligeables. « L’introduction et l’utilisation des semences hybrides de façon incontrôlée contribuent pour beaucoup à la dépendance de notre agriculture au monde industriel car elles ne sont pas très souvent reproductibles », rappelle Mamadou Coulibaly dans sa publication.

La commercialisation du riz local se heurte également à de grandes difficultés. Il s’agit, entre autres, de la mauvaise séparation des différents calibres au décorticage, du mélange de plusieurs variétés au décorticage, de la très mauvaise qualité de l’emballage, d’absence de marketing, d’irrégularité et la non-disponibilité des stocks au niveau des marchés des grandes villes…

On ne saurait également passer sous silence l’endettement chronique des paysans à cause de non-remboursement de crédit de campagne et redevance eau faute de la précarité du prix au producteur, l’étroitesse des marchés et le manque de débouchés font que l’essentiel de la production nationale est consommé sur place, en raison du manque de professionnalisme des principaux acteurs de la filière.

Face à de tels défis, la quête de souveraineté alimentaire affichée par les autorités maliennes aura du mal à se réaliser. « Au Mali, la libéralisation de la filière riz n’a pas produit les effets escomptés car elle n’assure aucune protection à la production locale, surtout avec l’application du Tec (Ndlr : Tarif extérieur commun) imposé par l’ajustement structurel depuis 2002. Ainsi, la loi sur le riz brisé a été abrogée, laissant le riz local en concurrence directe avec les importés », souligne M. Coulibaly.

Cette situation de libéralisme rend la production locale vulnérable et moins compétitive sur le marché national face à la concurrence déloyale des importations d’excédents à des prix subventionnés par les pays développés. Cette pratique condamne l’agriculture africaine à la pauvreté.

Au Mali, selon notre agronome, « si la bataille de la disponibilité est en train d’être gagnée, le combat de l’accessibilité physique et économique de tous les Maliens à cette disponibilité est à intensifier ».

Encadré : le riz sous la menace d’une hausse

En plus de la hausse du prix du pain, consécutive celle du prix du blé sur le marché mondial, les Maliens doivent se préparer à affronter d’autres hausses.

En effet, grands consommateurs de riz, ils doivent se préparer à la flambée des cours de cette céréale sèche qui a toutes les chances d'être un phénomène durable. Car si les prix s'envolent, c'est avant tout en raison du décalage structurel entre la production et les besoins. Celui-ci est d'autant plus important que les pays d'Asie tendent désormais à réserver à leur marché intérieur les variétés les plus recherchées.

Quant au soja, après avoir permis aux Etats-Unis de bâtir leur puissance agricole, il connaît un formidable essor en Amérique latine. D'autant que les cours flambent et que la demande ne cesse d'augmenter. Synonyme de développement pour les uns, le petit haricot incarne pour les autres toutes les dérives de l'agriculture productiviste.

Moussa Bolly

© Copyright Les Echos

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