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Francs CFA, monnaie du colon ? Sujet complexe et délicat à la fois, le francs CFA ne cesse de couler encres et salives. Plusieurs voix, tant économiques, politiques que de la société civile se sont toujours élevées pour vitupérer cette monnaie. Celles-ci exigent des pays d'Afrique du Sud du Sahara qui ont le CFA en commun de battre leur propre monnaie. La dernière réaction en date est celle du boutefeu, Mamadou Koulibaly, président de l'assemblée nationale de la Côte d'Ivoire, qui a exigé l'abandon du Cfa par son pays. Pour éclairer la lanterne de nos lecteurs, nous avons tendu notre micro à un spécialiste, et pas des moindre. Économiste émérite, travaillant pour l'une des institutions qui ont la charge du CFA, l'homme a accepté de répondre à nos questions, mais à une seule condition : l'anonymat, parce qu'il est astreint à un devoir de réserve. Suivez notre regard.
Tel que dit, c'est comme si ces pays n'avaient pas leur propre monnaie. Quoique d'origine coloniale et rattaché à l'Euro, le franc CFA est bel et bien la monnaie qui est émise par deux banques centrales africaines différentes: la BCEAO pour 8 pays de l'UEMOA en Afrique de l'Ouest et la BEAC pour la CEMAC pour 6 pays de l'Afrique Centrale. En Afrique de l'Ouest, FCFA= Franc de la Communauté Financière en Afrique et en Afrique centrale, FCFA= Franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale. Le sigle initial voulait dire Franc des Colonies Françaises d'Afrique. Plus sérieusement, au plan politique, le pouvoir de battre monnaie fait partie de la souveraineté des Etats. L'ancrage du FCFA à l'Euro en 1999 découle des Accords de coopération monétaire entre les Etats Africains et la France. Ces Accords qui remontent aux années 60 peuvent être dénoncés à tout moment par l'une ou l'autre partie. Depuis 1960, plusieurs amendements ont été apportés à ces accords qui n'ont plus exactement les mêmes contenus. S'ils n'ont pas encore été dénoncés purement et simplement, c'est que ces pays africains ont certains avantages sur lesquels nous reviendrons. Quel est le poids réel du FCFA dans la masse économique et financière mondiale ? Du fait de son ancrage à l'euro qui est une devise forte, le franc CFA est de facto une monnaie forte; elle est stable et solide parce que sous tendue par des économies certes sous développées mais qui ont d'énormes potentialités économiques tout au moins en ce qui concerne les pays de la CEMAC. Vous me direz que le poids de ces pays dans le commerce mondial est insignifiant, c'est certains, mais c'est une observation qui est valable pour l'ensemble des pays du Sud. Par le passé, quand on rachetait encore les CFA en circulation à l'extérieur, des pays comme le Zaïre ou le Nigéria qui ont leur propre monnaie en raffolaient. Quels sont avantages et les inconvénients du FCFA pour les Etats qui l'ont en partage ? Au point de vue avantages, nonobstant la dévaluation de 1994 dans un contexte de forte récession économique, le FCFA a fait preuve d'une grande stabilité si on le compare aux monnaies émises dans les Etats voisins comme le naïra nigérian ou le zaïre, redevenu Franc congolais de la RDC. Cette stabilité relative peut être attribuée à la construction monétaire de la Zone Franc qui n'autorise pas le recours exagéré à la planche à billets pour financer les déficits publics des Etats membres. Les Etats se sont astreints à une discipline monétaire en se contentant de recourir aux avances de la BEAC ou de la BCEAO dans les limites fixées par les statuts qu'ils ont eux-mêmes adoptés. A cette stabilité s'ajoutent l'inflation qui est plus maîtrisée que dans les autres pays d'Afrique à monnaie national. L'ancrage à l'euro donne à ces Etats un espace plus vaste pour le courant d'échanges économiques et les investissements privés européens. La garantie française permet à ces Etats de continuer importer les biens et matériaux dont ils ont besoin même s'ils n'ont plus suffisamment de réserves extérieures comme en 1993; le Trésor français leur consentant des avances nécessaires à cet effet. Les inconvénients sont la rigueur financière et monétaire que ces pays doivent s'imposer s'ils veulent que leur monnaie commune demeure une monnaie forte, l'évasion des capitaux du fait de la liberté des transferts qui impacte négativement l'évolution de l'épargne nationale. Mais sur ce point, tous les pays membres du FMI sont obligés d'accepter cette liberté des transferts.
La parité de l'euro vis-à-vis du dollar US étant
devenue trop forte, par ricochet la parité du FCFA avec l'euro
qui est fixe rend de fait le franc CFA un peu surévalué.
Ce là pose le problème de la compétitivité
des produits africains sur le marché international. Mais ici tout
dépend des produits (pétrole et autres matières premières
ou produits agricoles) et des monnaies de cotation (euro, dollar, etc.).
Avec les pays d'Europe membres de la Zone euro, l'effet sur les importations
et les exportations africaines est neutre. Avec les Etats-Unis, les dettes
contractées en dollar sont allégées en relation avec
la dépréciation du dollar. Les pays de la Zone Franc ne doivent pas battre leur propre monnaie avec une croissance économique de l'ordre de 7% en 2007 ? Une forte croissance économique est toujours une bonne chose, mais encore faudrait-il que celle soit durable dans le temps. Mais encore une fois la question de battre monnaie nationale est d'abord une question de volonté politique parce que relevant de la souveraineté des Etats. Ce n'est pas un facteur déterminant. Je souligne au passage que le problème d'une monnaie africaine est en débat depuis longtemps dans les instances politiques notamment l'UA. Le tout n'est pas de battre sa monnaie par fierté nationale, encore faut-il l'assoir sur un fondement économique solide, assurer sa stabilité et sa convertibilité externe et empêcher le développement d'une hyperinflation comme actuellement au Zimbabwe. Cette monnaie africaine que la plupart des intellectuels et certains hommes politiques appellent de leur vu serait une bonne chose, cet inéluctable parce que dans l'ordre des choses. Mais il ya des préalables qui sont loin d'être remplis notamment l'intégration économique, la promotion et le développement des échanges intra-régionaux, la convertibilité des monnaies africaines etc. A supposer que les six Etats de la CEMAC décident de décrocher leur monnaie unique de l'euro et donc de se passer de la garantie du Trésor français, ce qui n'est pas impossible puisque les réserves en devises sont actuellement suffisantes et de nature à couvrir plus de trois mois d'importations (seuil minimal), mais ces réserves étant inégalement réparties entre Etats qui acceptera de servir de vache à lait pour les autres, à moins d'avoir une forte volonté politique de rester unis et solidaires sans le parapluie français? Pourquoi la France a-t-elle encore un droit de regard sur le Franc CFA ? Tant que les accords de coopération monétaire avec la France ne seront pas dénoncés par les Etats africains membres de la Zone Franc, la France continuera de siéger dans les organes de gestion (Conseil d'Administration et Comité de Politique Monétaire) du fait de la garanti qu'elle donne à la convertibilité externe du FCFA. Cette garantie a joué en 1993 quand les réserves des deux banques centrales africaines étaient pratiquement épuisées. Le FCFA serait-elle une monnaie de la honte pour les peuples d'Afrique ? Les Etats de la Zone Franc ne sont pas les seuls pays au monde à avoir adopté une monnaie étrangère comme monnaie d'ancrage. En Asie, certains Etats ont adopté le yen japonais comme monnaie d'ancrage, en Amérique latine beaucoup de pays ont défini leur monnaie par rapport au dollar, Cuba accepte de faire circuler la devise américaine sur son sol concomitamment avec sa monnaie nationale. La Belgique avait le Franc belge, et pourtant les belges ne sont pas français, tout comme la Suisse a le franc Suisse et n'en pas honte. Certains Etats africains non francophones comme la Guinée Equatoriale et la Guinée Bissau ont intégré la Zone Franc en dépit de ses origines coloniales. D'autres cherchent actuellement à intégrer cette zone. C'est dire qu'elle exerce malgré tout une certaine attraction sur certain pays africains. Le sigle F CFA est susceptible de disparaître avec le temps, mais à l'heure de la mondialisation et des regroupements économiques et monétaires, le débat sur la nécessité de la création de monnaie nationale me parait suranné. J'ai essayé d'apporter un modeste éclairage à vos
préoccupations sur un sujet complexe et délicat à
la fois. J'espère que vous ne serez pas déçu par
mes réponses. © Copyright L'Indépendant Centre-Afrique Archives |
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